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Ce texte est édité le soir même de notre arrivée, le 17 décembre à Salvador
Vendredi 10 décembre 2010
Le matin fin des quarts sans histoire, on a l’impression d’être enfin sortis du Pot au noir.
Au près, le bateau marche bien.
Dans la matinée Philippe me dit en montant dans le cockpit : «Tu entends le battement ? ce qui m’inquiète vraiment c’est ce problème de dérive ». J’étais assis sous la capote côté babord.
Echanges à la VHF avec Jade 5 dont on s’est aperçu qu’ils étaient proches. Claude leur demande d’envoyer un mail pour lui. L’Iridium ne donne pas de connexion chez nous.
Vers midi, Claude apparaît au pied de la descente de cockpit et nous demande s’il nous fait un repas (des spaghetti) ou si on fait un grignotage. On opte pour le grignotage. Philippe et Claude dans le carré, ils mangent puis font la sieste, Philippe dans le carré, Claude dans sa couchette. Je suis resté dans le cockpit, différant mon repas.
Un moment après, j’entends un très gros bruit sourd, je jette un coup d’œil rapide autour : rien. Me revient immédiatement en mémoire un bruit un peu semblable entendu la veille ou l’avant-veille ; je n’avais rien remarqué de spécial et m’était alors venu à l’esprit que Philippe qui dormait alors était tombé de sa couchette, vent fort, bateau agité, bien sûr il n’en était rien.
Quelques secondes après, un appel fort de Philippe: « énorme voie d’eau à bord ». quelques secondes plus tard
Claude: « on va couler, il faut mettre la survie à l’eau ». Il saisit la VHF et lance « may day, may day, may day, nous coulons » puis rapide échange, il précise notre position. Il est 14h 30. (2 31 9 Nord – 25 38 10 Ouest)
Je le vois enlever la balise de sécurité dans l’escalier du cockpit.
Je descends et voit le niveau d’eau sur le plancher, avec un bouillonnent au pied de la descente. Je choque les écoutes du génois et de la grande voile. Je vois Philippe en train de mettre à l’eau l’annexe. Je redescends. Je pense : vêtements chauds et rations de survie alimentaire. Je prends dans mon placard : polaire, veste de ciré jaune, et sur la banquette où je dors short et chemise (je suis en maillot de bain), sac étanche, que je monte dans le cockpit. Je vais à la survie où les courroies métalliques sont ouvertes, je cherche un instant le mode de fonctionnement, Claude arrive il me montre la courroie à sortir et à amarrer au bateau, je la tire et l’attache au rail de fargue et on jette la survie par dessus bord côté babord, elle s’ouvre tout de suite dans l’eau. Je redescends pour chercher de la nourriture. Je pense à ce qui est très calorique : les « quatre-quarts » et la boite de « Mars » achetée par JP, une boite de pâte de fruit dans l’équipée au pied de ma couchette dans le carré, j’aperçois mon 2éme appareil photo (l’appareil étanche est toujours dans ma poche) sur mon équipée et ma sacoche d’ordi, je les attrape et en 2 allers-retours rapide au cockpit je les monte et les passe à Philippe qui est dans la survie et la tient à la main contre le bateau coté babord, malgré les tractions de la houle. J’ai posé mon GPS sur la banquette. Philippe me dit : « de l’eau », je redescends et le niveau à bien monté, environ 40 – 50 cm, des bouteilles d’eau rangées dans les fonds flottent, j'en attrape (au moins 3 je croie ) et les remonte. Philippe me dit « est-ce que tu peux attraper mon ordinateur dans la cabine avant ? ». je redescends et le niveau d’eau est proche du plateau de la table du cockpit, les planchers flottent et je les mets sous mes pieds pour avancer, et je pense à l’effet de marcher sur les glaçons sur la banquise. Avance difficile, j’ai soudain peur que le niveau monte d’un coup, ou que le bateau chavire et de rester coincé dedans. J’attrape l’ordi que je connais, en évidence. Et je remonte. Claude est assis au fond de la survie, Philippe la retient avec effort contre le bateau malgré la houle et je descends, avant je ferme le capot de la descente, pensant favoriser une réserve d’air qui maintiaindrait le bateau entre deux eaux comme point repère et ancre flottante). Je suis le dernier à quitter le bateau. On laisse la survie s’éloigner un peu, elle est retenue par son bout et un bout à la plage arrière. Claude dit tout de suite de couper, je propose de tirer la survie et de la détacher du chandelier, ce qu’on fait. mais le bateau un peu enfoncé vers l’avant, flotte encore bien, je dis qu’il ne faut pas couper de suite qu’il peut éventuellement flotter avec des poches d’air entre deux eaux. Le bateau n’est plus tenu que par le bout arrière, plus à distance du bateau. Claude demande de couper, de peur qu’il coule et nous entraîne, Philippe me demande mon couteau,mais trouve un couteau de la survie. Il est prêt avec le couteau à la main. Le bateau penche plus vers l’avant. Philippe coupe. La survie s’éloigne suivie par l’annexe que Philippe a amarré.










Un moment on ne fait que regarder le bateau, je prends des photos avec mon appareil étanche.
A 15h05 heure des Açores de mon appareil, Elanaveva disparait. 35 minutes après le "may-day".
Je dis que l’annexe peut avoir un rôle d'ancre flottante. Phillippe dit qu’il doit y avoir une ancre dans le matériel de survie, effectivement je la trouve à mes pieds et je la mets à l’eau, amarrée ; Philippe me fait remarquer que pour être efficace elle doit ne tirer que sur son brin unique. Philippe a embarqué sa VHF, très vite il lance des appels sans réponses, répétés régulièrement. Je dit que la balise embarquée et qui émet va créer immédiatement une chaine de communication : balise – CROSS- RIDS- voiliers de la flotte pour donner immédiatement notre position dans la survie. Pour cela je ne suis pas inquiet. L’annexe se détache et s’éloigne, on tente rapidement avec Philippe de ramer pour la récupérer, elle n’est qu’à quelques mètres. Peine perdue, sans doute freinés par notre ancre flottante, et l’annexe plus légère dérive au vent.
Je dis que j’ai oublié de prendre tous mes papiers, mon portefeuille. Claude dit qu’il a pris la pochette avec les passeports. La pochette avec tout mon argent pour la suite du Rallye était à 2 mètres de l’ordi de Philippe mais dans une poche fermée du grand sac : je n’y ai pas pensé, pensé seulement à sortir vite. J’ai oublié le GPS sur la banquette du cockpit. Philippe et moi sommes en maillot de bain. Il y a beaucoup de piles embarquées. Pour augmenter la portée, il se met debout malgré l’instabilité, je le tiens un peu, le fond est souple et instable, il s’appuie sur le haut de la capote qui n’offre aucune résistance et s’effondre un peu sur Claude qui est assis au fond. Claude est effondré, abattu, un moment de sanglot, je tente un geste de sympathie. Il est prostré, la balise à la main. Il vient d’assister à la disparition de son bateau, de ses rêves, d'une partie de sa vie à venir.
Un peu d’eau à mes pieds, Philippe me dit que ça doit être un pac de jus d’orange lancé du bateau qui a du s’ouvrir. J’éponge. Mais le petit niveau réapparaît et de plus en plus, Claude goûte et dit qu’il s’agit d’eau salée ; j’éponge et de plus en plus, ce niveau augmente, il y a de l’eau au pied de Philippe puis autour de Claude. Les points bas, des pieds, de la situation de Claude sont des réserves d’eau. Manifestement il y a une fuite. Claude voit une notice qui dit de gonfler le fond, on sort un gonfleur d’un des sacs, de sous les fusées. Mais on ne trouve pas le point de gonflage. Difficile de se bouger, le sol est mou, impossible de soulever la sorte de tapis de sol, de se tenir debout. Je vais écoper sans arrêt jusqu’à notre sauvetage, mais le niveau monte doucement plus vite que l’écopage. Philippe fait remarquer à Claude que la boite de pile à côté de lui est dans l’eau, donc fichue, ma sacoche d’ordi trempe un peu dans l’eau, il lui dit aussi de la surélever, Claude ne réagit quasiment pas, se plaint de sa douleur d’épaule. J’accroche ma sacoche à la sorte de main courante qui fait le tour. Les quatre-quarts trempent dans l’eau, à côté d’un chorizo sous cellophane, à côté de Claude, la boite en carton de pâtes de fruits se délite, tout se disperse dans l’eau du fond.

Et je continue sans cesse d’évacuer l’eau, avec une éponge, puis 2 éponges pour aller plus vite, puis le niveau est suffisant à certains endroit pour utiliser l’écope. Je suis dans une position inconfortable, des crampes, besoin de m’arrêter et d’étendre les jambes quelques instants, avant de reprendre pendant que le niveau reprend. Impossible de tenir une journée et encore moins des jours comme cela. Claude dit qu’arrivée à un certain niveau l’eau s’arrêtera.
Philippe dit : « je vois un bateau », il me faudra quelques minutes pour le voir moi-aussi, minuscule point noir à l’horizon.

La VHF capte un appel de Jade 5 qui n’entend pas la réponse de notre VHF 5w. « nous sommes à 15 miles de votre position, pour économiser votre batterie, allumez la VHF toutes les 15mn, nous répéterons l’appel, nous restons en veille sur le 69 et le 16 ». Jade n’entend pas la réponse et invariablement tous les quarts d’heure rediffuse le message. « nous sommes à 14 miles de… » « à 13 miles… ». Puis Jade finit par capter notre VHF et le dialogue s’installe avec Philippe qui les guide à vue, essaie de les orienter. Jade ne nous voit pas, nous sommes au ras de l’eau. Philippe averti Jade qu’il va lancer une fusée parachute : il ne la voit pas. Un grain arrive, on pense vers nous, mais nous épargne et se dirige sur Jade. Inquiétude dans la grisaille du nuage et de la pluie on perd de vue un moment le bateau. Le grain passe, Philippe estime que Jade progresse en défilement, nous évitant. Il les guide, changement de cap, le bateau se dirige à nouveau vers nous. Nouvelle fusée parachute, aperçue cette fois : nous sommes localisés.

Soulagement fantastique dans la survie et, à la voix, aussi sur Jade. Un moment après Philippe ouvre un feu à main, Jade nous voit pour la première fois. On a vu s’approcher Jade, du point noir à l’horizon, au profil d’une voile, puis la coque, puis les 2 coques du catamaran. La manœuvre d’approche commence. Echange de grands signes de bras. Jade se dirige sous notre vent. Philippe avertit de la présence de l’ancre flottante.

Jade fait demi-tour immédiatement et vient se mettre à notre vent avec la jupe arrière et les escaliers. Philippe attrape les poignées de la jupe et tient la survie au contact. Rapidement on transfert les objets qu’on veut préserver, je monte, puis Claude, puis Philippe à la limite de pouvoir encore tenir la survie chahutée par la houle et qui tape sur le bateau. Aidés par Joël venu nous tirer. On monte sur la plage arrière.

On laisse partir la survie.
Un peu hébétés dans le cockpit du catamaran, Liliane et Joël nous accueillent, on va pouvoir prendre une douche.

Bien sûr la libération des émotions, on reprend le fil du déroulement de part et d’autre. Joël et Liliane nous disent le coup de sueur qu’ils ont eu en entendant le may-day d’Elanaveva, le stress et l’angoisse de ne pas nous retrouver et, comme nous, que la nuit arrive (ici 1 heure 30 après notre récupération).

La trace de Jade 5 pour nous récupérer. le point du naufrage et la position de la survie lors de la récupération.
Que pouvaient-ils faire s’ils ne nous retrouvaient pas, s’ils n’avaient pas de contact VHF ? On aurait dû pouvoir compter sur la balise et le Cross : problème à éclaircir car c’est bien Joël et Liliane, et eux seuls, sur Jade 5 qui ont eu la rapidité, la rigueur, le sang froid, la persévérance dans leurs messages sans réponse de nous, qui nous ont sauvés. D'après eux aucun message du CROSS pour suivre la position de la balise dans la survie. Des vrais marins sur Jade 5. Et maintenant nous sommes sur leur bateau pour au moins 10 jours, à 5 avec des vivres prévus pour 2. Très vite on trouve la gentillesse, la bonne humeur, l’accueil, la générosité.

On est de suite intégrés et la navigation continue.

On participe aux quarts, on découvre cette machine qu’est un catamaran, on va s’initier aux manœuvres, apprendre les sensations complètement différents du cata. Discussions où, bien sûr, ce naufrage est évoqué, disséqué, analysé, besoin d’en parler. De l’aigreur (dont il faudra voir si elle justifiée) envers le Cross que Jade a eu au cours des recherches et qui demandait des renseignements ou donnait des conseils longs (alors que leur crédit de minutes d’Iridium était limité) au lieu de donner LE renseignement attendu : la position de la balise dans la survie.
11 décembre

En soirée, on passe "la ligne". Premier passage de l'équateur pour moi.

Bien que l'ambiance ne soit pas aux réjouissances, "on marque le coup"
13 décembre
La vie s’organise à bord, Lili et Joël sont « super », adorables. Des échanges téléphoniques par Iridium de Claude avec Patrick du RIDS et l’assureur du bateau. Au cours du demi-tour en urgence du cata pour faire route vers nous, de l’eau de mer à giclé par une écoutille sur le PC de Jade, qui contenait tout et surtout le logiciel d’Iridium : plus d’internet possible, plus de mails ; seul le téléphone (et les SMS) marche avec ses incertitudes et les imperfections de réception. Nous sommes à proximité de Antidote pendant 48h, ce qui permet de leur dicter par VHF les mails qu’ils se chargent d’envoyer. L’aide d’Antitode a été très précieuse, avec toujours une gentillesse extrême, pendant ces 2 premiers jours.

Antidote s’est détourné lors du naufrage, pour nous secourir. Dès que Jade nous a récupérés, Antidote a pu reprendre sa route.
14 décembre
Joël prend une belle dorade coryphène mesurée à 1,20 m.





"les dorades du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantant" (le bateau ivre)
Elle fera plusieurs repas. Chaire succulente.
Nous sommes lundi et devrions arriver à Salvador en fin de semaine. Aujourd’hui ciel bleu uni pour la première fois, 30° non ressentis avec le vent, mer très calme, entre 10 et 12 nœuds de vent, et 6 noeuds de vitesse. Encore environ 700 milles pour Salvador.
Dans l’immédiat : je n’ai que mes vêtements sur moi et un appareil photo (qui en fait un peu partie). Je n’ai pas pu prendre mon portefeuille avec carte bancaire, espèces, et tout le reste. Claude a eu la présence d’esprit de prendre la pochette du bateau qui contenait son passeport et le mien.
Je réfléchis à la suite, nous avons organisé avec Claudine un tour qui nous emmènera dans le Brésil pendant 11 jours. par l'Iridium elle me pose la question de ce que je compte faire: rapatriement, ou continuation. Le rapatriement me semble inconcevable.
Pour la suite j’ai l’intention de continuer le Rallye des Îles du Soleil vers l’Amazone. Parceque c’est un projet qui m’a habité trop intensément pour y renoncer, pour ne pas rester sur cet épisode désastreux, et rentrer sur cet abandon, pour continuer à naviguer comme on remonte de suite à cheval lorsqu’on chute. Parceque c’est le naufrage d’un bateau, ce n'est pas le mien. Mais il me faut trouver un bateau et c’est une autre histoire.
J’ai perdu toute la préparation pour l’Amazone : Antipaludéens (Malarone), antimoustiques, moustiquaire, vêtements adaptés. Mon PC qui me permet d’alimenter le blog est « out » : il a pris l’eau de mer dans la survie. Je n’ai plus de chargeur de batterie d’appareil photo. Etc. etc. et j’arrive à Salvador en chemise et sans un sou.
Les causes du naufrage:
Ce ne sont que suppositions.
La voie d’eau s’est produite à l’aplomb du cable relevant et descendant la dérive, au pied de l’escalier.
La dérive « cognait » récemment et de plus en plus.
Nous sommes partis de Mindelo le vendredi 3 décembre. La matin nous partons avec Philippe faire les dernières courses de fruits et légumes.

Milly de l’AF nous indique au marché aux légume son amie Betty. Puis nous cherchons et nous renseignons pour acheter un peu de charcuterie.

A chaque fois nous rencontrons des gens aimables, souriants, serviables. Achat de papayes à un coin de rue à une charmante jeune cap-verdienne toute contente de vendre un peu de ses produits.

Repassons à l’AF pour faire un au revoir à Milly, véritable lien entre nous et Mindelo. On se souviendra de son sourire tranquille, de sa serviabilité. Je lui demande de la prendre en photo et je lui promets de lui envoyer par mail ainsi que l’adresse du blog. Malheureusement sa carte (de même que celle du jeune couple de « baia das Gatas ») est au fond de l’eau. J’espère qu’il ne m’en voudront pas.
Le départ a été donné à partir de 8 heures, à la liberté de chaque bateau. Nous larguons les amarres à 11 heures.



Route le long de la côte de San Vicente, paysages magnifiques, pas de vent. Devant nous Pitheas et Orenoque partis plus tôt ne sont presque plus visibles, Gaïa et Antidote sont devant. Avant de sortir du chenal entre São Vicente et Santo Antão, nous voyons Orénoque au moteur, voiles affalées revenant au port : déchirure dans la grande voile.
Journée au moteur. Petite inquiétude de devoir déjà consommer du gasoil dont on aura peut-être beaucoup besoin
dans le « pôt au noir ».
Puis journées et nuits au près avec vent de sud-est. Le vent adonne et nous envoyons le spi pour 2 heures, mais vent instable, on affale. Puis une journée entière sous spi de 9 h à 19 heures au largue – grand-largue, on avance à 7 nœuds de moyenne.

Les manoeuvres

La vie à bord
Peu de poissons, dauphins ou autres, par contre énormément de vol d’exocets, poissons volants. Des couchers et levers de soleil de rêve, aux teinte inimaginables.
Pas de pêche : des 2 cannes à pêches, l’une à disparue, emportée sans doute par du gros poisson, l’autre est hors d’usage après essai de démontage du moulinet par JP.
Les quarts de nuits sont toujours un moment agréable, l’occasion de lire à la lampe frontale tout un numéro de Sciences Sociales sur Claude Levy-Strauss, à l’approche de l’Amazone, je vais lire « Tristes tropiques » qui est à bord dans la bibliothèque de Claude. Je lis, déguste « Ode Maritime » de Pessoa et j’en apprends par cœur des passages en portuguais (il a malheureusement disparu dans l'océan, mais il me reste le superbe passage appris par coeur (merci Fanny). Un peu d’Assimil brésilien. Des policiers de Fred Vargas. L’extase devant le ciel étoilé des tropiques.
Une nuit vers 2 heures Claude et Philippe voient des éclairs et un fond sombre dans la nuit à l’horizon : le pôt au noir. A 5h 30, de quart je vois toujours des éclairs mais surtout le vent se renforce rapidement, je réveille Claude et Philippe pour prendre 2 ris de précaution, de grosses masses sombres nuageuses un peu partout. Au lever du jour vers 7 heures ce paysage se confirme, on a tout à coup l’impression de naviguer en Bretagne, la chaleur en plus. Des grains passent avec fortes accélérations de vent 30-35noeuds, peu durables, de la pluie par averses. La mer n’est que moyennement agitée.
Nous aurons ce régime pendant 24 heures, puis éclaircie franche du ciel qui nous fait croire à la sortie déjà du pôt au noir. Mais grande période de calme avec moteur, et pendant 2 jours des grosses nébulosités noires et des grains qui se forment,rapidement venant on ne sait d'où, au milieu d’un ciel dégagé : nous n’en sommes pas sortis encore.
Puis le vent reprend, le temps se régularise, les grains se font très rares. Vent de sud-est, on pense toucher les alizés de l’hémisphère sud. Au près on marche bien.
Puis c’est le Vendredi 10 décembre.
16 décembre
9h du matin la VHF crépite. Mauskatty, Carajan, Blackpearl appellent. Nous commençons à arriver dans un « entonnoir » où se rejoignent les bateaux à l’approche de Salvador. Nous sommes à 260 milles de l’arrivée. Nous avons fait près de 190 milles en 24 h.
17 décembre
à 9 heures, Philippe (l'oeil de lynx du bateau) aperçoit la côte brésilienne. côté longée toute la journée à la voile puis au moteur faute de vent mais avec un courant favorable.
arrivée à Salvador, on longe la côte de la ville par le nord, pour contourner le phare et se diriger vers la marina; des immeubles comme des gratte-ciels posés au bord de l'eau avec à leurs pieds des petites baraques en bois. des gros navires attendent au mouillage en face du port, des petits ferries font la navette, au milieu des barques menées à la godille. Nicolas nous joint à la VHF pour nous guider, nous donner notre emplacement. Au quai les équipages arrivés sont là, applaudissement, coups de trompe. accueil par une brésilienne en costume avec une verre de caïpirinia, une caméra qui retransmet en direct sur le site du RIDS. émotions, embrassades, il y a eu de l'inquiétude pour nous et certaines ont été réellement traumatisées. Le soir tous au restaurant autour d'une table libératoire.
Après l'arrivée il y a eu des contacts internet, et visite du site du RIDS: je suis scandalisé par le rapide compte-rendu "officiel" qui donne la partie belle au Cross qui n'a pas donné ce que n'importe qui en aurait attendu: la position en continu de la balise de la survie. On aurait pu par ailleurs attendre du CO du RIDS une attention, une prévenance, une présence toute particulière auprès des épouses qui étaient dans une angoisse que l'on devine: il semble qu'il n'en a rien été. Présence dans la période du naufrage, mais aussi après: démarches, conseils (nous avons tout perdu, et les communications sont plus que rudimentaires: seulement SMS, car le crédit de l'iridium s'épuise). Heureusement nous avons eu la chance extraordinaire d'avoir Jade 5 à nos côtés. Mais tout cela s'est joué à peu de chose. Nous avons eu beaucoup de chance.
lire le vécu de Lili et Joël sur leur blog: http://lili-joel-jade4.oldiblog.com
Philippe n'édite pas de blog, mais il a mis par écrit son vécu de cet évènement. Nous avons convenu de le reproduire ici:
"Fortune de mer
Lors de la traversée Mindelo (Cap vert) Salvador de Bahia, à bord du voilier Elanaveva (Propriétaire Claude Grellet, équipiers Xavier Martel, et moi-même, le 10 décembre 2010 à 14 h 15, par 2°31’009N et 25°38’010W, avec une mer peu agitée a agitée, deux grand bruits provenant du puit de dérive ont lieu.
J’étais allongé sur la couchette du carré côté bâbord.
Je me lève pour me rendre compte de quoi il s’agit.
Je me rends compte qu’au pied de la descente du carré il y a une importante voie d’eau
Je crie « énorme voie d’eau », et j’essaye de la colmater.
A ce moment Claude envoie un premier Mayday avec la position d’Elanaveva.
Voyant qu’il était impossible de colmater la voie d’eau, je me précipite sur une penderie et je prépare une brassée de vêtements.
Je prends ma vhf portable et une boite de piles.
Je prends un sac étanche et je mets en vrac dedans ma vhf portable, et le paquet de piles, que j’emmène a l’arrière.
Je commence à couper avec mon couteau les bouts fixant l’annexe au bord et n’en garde qu’un que je relie au balcon arrière.
Je perds mon couteau.
Pendant ce temps Xavier et Claude ont mis la survie à l’eau dont le bout de fixation est fixé sur le rail de fargue bâbord par Xavier.
A ce moment, je détache l’annexe du balcon arrière, et la fixe au radeau de survie dans laquelle je jette les vêtements et le sac étanche contenant la vhf et les piles
Je passe alors dans le radeau de survie que je tiens le long d’Elanaveva afin de permettre à Xavier et à Claude de jeter à bord un peu de nourriture et les affaires qu’ils peuvent sauver.
Voyant l’ordinateur de Xavier, je pense au mien et demande à Xavier d’aller le chercher à l’avant ne pouvant y aller moi-même.
Xavier revient un moment après avec mon ordinateur que je mets à mon cou.
Claude en premier et Xavier, « le dernier à quitter le bord », montent à bord du radeau de survie que je laisse alors s’éloigner du bord mais toujours retenu à Elanaveva par un bout.
Après avoir consulté Xavier, je refuse d’écouter Claude qui me demande avec insistance de couper le bout qui nous relie à Elanaveva sachant que dès que nous l’aurons coupé nous commencerons à dériver et qu’il sera plus difficile de nous retrouver.
Je demande à Xavier s’il a son appareil de photo et lui suggère de faire des photos d’Elanaveva en train de sombrer.
A 14H45 3 secondes avant qu’Elanaveva ne coule je coupe le bout qui nous relie à lui avec le couteau de la survie.
Je demande à Xavier de mettre à l’eau l’ancre flottante.
Claude est assis au fond de la survie côté abrité et Xavier et moi assis côté ouvert
Voyant que la survie prend l’eau Xavier se met à écoper et je l’aide occasionnellement
Je demande à Claude de changer les piles de ma vhf qui étaient vieilles, ce qu’il fait, mais il laisse malheureusement les autres piles dans l’eau qui se trouve au fond de la survie.
Claude envoie alors un appel sur la vhf pour savoir si on nous entend.
Personne
L’annexe que j’avais amarrée à la survie se détache (dans l’affolement j’ai probablement mal fait le nœud).
Avec Xavier, légère tentative de pagayer pour la rattraper mais je me suis rendu compte que ce serai très difficile de le faire à cause de l’ancre flottante de la survie, et je n’avais pas envie de me mettre à l’eau.
Premier appel de Jade5 avec qui nous avions eu une liaison radio 1 heure avant, et qui ayant entendu notre appel de détresse, arrive, il nous signale qu’il se trouve à 18 miles, et qu’il fait route sur nous.
Ensuite toute les quinze minutes Jade nous appelle pour nous signaler son approche.
Je m’aperçois que les piles de rechanges, que Claude à laissées au fond de la survie sont mouillées et hors d’usage.
Pendant tous ce temps, Xavier écope, mais l’eau a vite fait de tout mouiller, y compris la nourriture et la sacoche ordinateur de Xavier, je demande donc à Claude de la mettre hors d’eau en la posant sur sa jambe.
Je mets mon ordinateur autour de mon cou et je tiens ma vhf entre les dents quand j’ai besoin de mes mains.
Vers 17 heures ? J’aperçois un point à l’horizon qui se dirige vers un grain (c’était Jade5) , je lui signale que je l’aperçois, et après avoir consulté Xavier, lui signale que nous nous trouvons sur son bâbord.
J’envoie la première fusée sans effets.
Jade5 rentre dans le grain, on le perd de vue.
Sortie du grain Jade se dirige vers nous. Je le lui signale, et j’envoie de la 2ème fusée, au dernier moment, peu de temps avant son extinction, Jade5 nous signale qu’il la voie Ouf.
Un peu plus tard par soucis d’assurer le coup, je percute 2 Fumigènes Jade aperçois le 2ème.
Il s’avère que la survie est très difficile à distinguer de leur bord, nous ne sommes qu’un petit point à l’horizon qui de plus disparaît entre les vagues.
Vers 18 heures, je lance un bout à Joël, et pendant que je retiens la survie le long de Jade, Xavier suivi de Claude et moi en dernier montons à bord de Jade.
Nous abandonnons la survie et la laissons dériver.
Nous avons eu la chance que Jade fasse une route parallèle à notre dérive pour rejoindre le lieu du naufrage, et que je l’aperçoive, et que Joël ait un vrai sens marin.
Merci à Joël et Lili et à Jade .
Nous avons finalement dérivé sur 8 milles.
A plusieurs reprises, j’avais fais part de mon inquiétude au sujet des chocs de la dérive que nous entendions dès que nous naviguions au près, dont le matin même du naufrage avec Xavier.
Philippe Escoffier"